Blog / 7 Juillet 2020

L’intimidation et la pression ne fonctionneront pas : nous continuerons à exiger des mesures concrètes pour plus de transparence dans le secteur minier en RDC

La semaine dernière, nous avons publié une enquête révélant que le sulfureux magnat du secteur minier, Dan Gertler, aurait fait appel à un réseau de blanchiment d’argent international présumé qui s’étendrait de la République démocratique du Congo (RDC) à l’Europe et à l’Israël dans l’optique de contourner les sanctions américaines prononcées à son encontre en 2017. Ce réseau international lui aurait permis de faire passer des millions de dollars à l’étranger et de conserver son accès au secteur minier de RDC grâce à Afriland First Bank en RDC, où un ami proche de Gertler aurait fait de très importants versements. Gertler et Afriland First Bank nient les faits, évoquant que les preuves utilisées ont été fabriquées de toutes pièces.

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Dan Gertler aurait fait appel à un réseau de blanchiment d’argent international présumé pour contourner des sanctions américaines.

Global Witness s’est penchée sur les activités de Gertler et sur l’emprise qu’a ce dernier sur le secteur minier en RDC depuis près de 10 ans. La tâche n’est pas mince : elle a exigé un travail complexe et minutieux d’analyse de documents financiers par Global Witness et par nos partenaires. Nous savons également que toute information rendue publique est susceptible d’être instrumentalisée pour la décrédibiliser par des personnes qui n’ont aucun intérêt à ce que la gouvernance du secteur minier de RDC soit plus transparente et équitable. Il y a trop de parties prenantes qui pourraient bénéficier des marchés arrangés par Gertler entre l’État congolais et certaines des plus grandes multinationales minières au monde. 

Nous n’avons donc pas été surpris de voir apparaître juste avant la publication de notre rapport un flot constant de publications sur les réseaux sociaux formulant des accusations fallacieuses à l’encontre de Global Witness et de l’équipe travaillant sur le rapport avec l’objectif de nous discréditer. De même, également avant la publication, Afriland First Bank a déposé une plainte abusive au pénal à notre encontre et à celle de nos partenaires de la Plateforme de Protection des Lanceurs d’Alerte en Afrique (PPLAAF). Vous trouverez notre réponse commune ici. Toutes ces manœuvres semblent avoir pour but de détourner l’attention de nos conclusions ou de les décrédibiliser.

Pour mieux faire comprendre les tenants et les aboutissants de cette affaire, nous tenions à vous emmener en coulisse et à vous faire découvrir comment le rapport a été rédigé et comment des tactiques telles que les campagnes de dénigrement et les plaintes infondées peuvent être utilisées par ceux qui ont tout intérêt à maintenir le statu quo pour intimider et faire taire ceux qui osent parler.

1. Notre enquête

Notre expérience et notre savoir-faire technique sont ce qui distingue Global Witness. Les campagnes que nous menons partout dans le monde ne peuvent porter leurs fruits que si nous démontrons que nous faisons un travail crédible, fiable, équitable et correct. Nous suivons les faits tangibles et faisons état de ce que nous découvrons, sans crainte ni parti pris.

Nous avons travaillé sur cette enquête pendant plus d’un an aux côtés de la plateforme PPLAAF. Dans ce cadre, nous avons épluché des documents d’entreprises et de banques qui nous ont été communiqués par des lanceurs d’alerte à leurs risques et périls. Nous avons également recueilli des témoignages et obtenu des pièces de sources très diverses, ce qui nous a permis de corroborer nos résultats.

Global Witness fait partie d’une coalition internationale, Le Congo n’est pas à vendre, composée d’organisations locales et internationales de lutte contre la corruption en RDC. Nous avons consulté et dialogué avec des partenaires de la société civile sur le terrain ainsi que des alliés à l’échelle internationale avant de formuler les recommandations que nous avons présentées.
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Global Witness s’est penchée sur les activités de Gertler et sur l’emprise qu’a ce dernier sur le secteur minier en RDC depuis près de 10 ans. Simon Dawson/Bloomberg via Getty Images

Cette enquête a également fait l’objet d’une couverture séparée par Bloomberg, Le Monde et Haaretz, qui ont également croisé les sources et vérifié les éléments au sujet de Dan Gertler et d’Afriland First Bank. Ces trois publications ont elles aussi été visées par des procédures judiciaires pour avoir couvert cette affaire.

Depuis 25 ans, nous publions des enquêtes qui ont eu un impact à l’échelle planétaire, et ce, dans le respect des plus hautes normes de journalisme. Nous nous assurons que tous les éléments de nos reportages ont été vérifiés de manière adéquate et une équipe juridique passe également les contenus que nous produisons au peigne fin. Nous maintenons les conclusions que nous avons publiées la semaine dernière et en appelons aux autorités publiques de la RDC, des États-Unis et de l’UE de mener leur propre enquête à ce sujet et d’adopter nos recommandations.

2. Les tentatives d’empêcher la publication du rapport

Comme il est coutumier dans ce type d’enquête, Global Witness a écrit à Dan Gertler avant la publication pour lui donner la possibilité de s’exprimer au sujet des déclarations et accusations que nous lui avons communiquées. Son cabinet d’avocats britannique, Carter-Ruck, nous a envoyé une série de lettres accusant Global Witness et PPLAAF d’utiliser des méthodes criminelles et de porter atteinte aux normes éthiques. Une de ces lettres nous demandait de supprimer tout document bancaire en notre possession et nous menaçait de porter plainte auprès de la police.

Il n’a pas fallu plus qu’un examen sommaire pour conclure que ces accusations étaient sans fondement et faire s’écrouler l’argumentaire. L’objectif, semblait-il, était de nous empêcher de publier l’enquête, voire de nous faire peur.

Outre les plaintes au pénal et l’offensive médiatique, la plateforme PPLAAF et son fondateur ont été visés par d’autres menaces directes n’ayant pour autre but que d’entraver la publication. William Bourdon, le fondateur de PPLAAF, déclarait dans une interview avec Mediapart le 4 juillet : « J’ai été contacté par les avocats […] qui m’ont annoncé qu’ils nous attaqueraient et qu’ils mettraient tout en œuvre, y compris une campagne médiatique, en cas de publication du rapport. Récemment, l’un des avocats israéliens de Gertler s’est d’ailleurs vanté de détenir l’enregistrement. Il a également précisé à cette occasion que les avocats l’avaient mis en garde en affirmant : « On a un enregistrement qui est susceptible de vous compromettre. »     

Quelle que soit l’origine de ces menaces, il s’agit d’une tentative assez grossière de nous museler et d’empêcher la publication de notre enquête. En tant qu’organisation, nous avons l’habitude de nous attaquer aux puissants. Les menaces ne suffiront pas à nous convaincre de ne pas faire état des éléments que nous avons découverts. Nous continuerons à collaborer avec nos partenariats pour que le peuple congolais ne soit pas lésé.

3. Les manœuvres d’intimidation suite à la publication

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Quelques vidéos de la campagne de dénigrement menée sur les réseaux sociaux contre Global Witness et nos partenaires

Quelques heures avant la publication de notre rapport, nous avons vu émerger un flot constant d’accusations à l’encontre de Global Witness et de PPLAAF sur les réseaux sociaux. Des vidéos d’allure professionnelle affirmaient que nous avions obtenu nos informations de manière déloyale. De fausses allégations ont été formulées à l’encontre de membres de notre équipe, y compris des anciens employés qui ne travaillent plus pour Global Witness depuis des années. Nous avons été accusés d’avoir manipulé des organisations de la société civile congolaises dont nous sommes fiers d’être les partenaires. Ces manœuvres se sont poursuivies pendant le week-end et certains de mes collègues qui avaient retweeté le rapport ont été contactés directement. En début de semaine, une nouvelle vidéo présentant des théories du complot internationales assez bien connues et très malsaines a été publiée. Certains des profils partageant ces contenus semblent avoir été créés très récemment, ce qui soulève des questions au sujet de l’étendue de la coordination et du financement de cette campagne de dénigrement.

La veille de la publication, Afriland First Bank a déposé une plainte au pénal auprès du tribunal de Paris contre PPLAAF et Global Witness. Sa teneur a été étudiée au moment où ces accusations avaient été faites par les avocats de Gertler avant la publication : elle semble abusive. Certaines des accusations ont vraisemblablement été inventées de toutes pièces, comme nous l’avions signifié aux avocats de Gertler deux semaines auparavant. Il est extrêmement inquiétant et peu professionnel à nos yeux qu’Afriland ait tenté par sa plainte de révéler l’identité de personnes « soupçonnées » d’être nos sources. Tout comme pour tout autre journaliste, nous ne compromettrons jamais la source confidentielle de nos éléments. Nous jugeons scandaleux qu’une plainte puisse comprendre des noms, mettant potentiellement en danger des personnes. Nous continuerons à prendre toutes les précautions possibles pour protéger nos sources et les lanceurs d’alerte.

Se concentrer sur l’essentiel

L’enjeu de cette affaire, ce n’est ni Global Witness ni PPLAAF. Nous surmonterons cette tempête sur les réseaux sociaux et notre équipe juridique traitera toute plainte infondée formulée à notre encontre. Cette affaire ne fait que détourner l’attention de changements importants qui doivent intervenir dans le secteur minier de RDC afin qu’il soit plus transparent et que le peuple congolais ne soit pas spolié.

Nous sommes fiers du travail qui a été effectué dans le cadre de cette enquête et continuerons à collaborer avec nos partenaires pour veiller à ce que le gouvernement congolais, les agences des États-Unis et l’UE prennent des mesures tangibles suite à la publication du rapport.

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