Les forêts, la biodiversité et le climat sont menacés par un projet hydroélectrique majeur en République démocratique du Congo (RDC) lié à des banques et des investisseurs internationaux et qui suscite l’opposition des activistes de la société civile locale.

Elephants in Upemba National Park, DRC

Crédit: H Vanleeuwe

Notre enquête a reposé sur l’analyse de rapports et d’échanges de correspondance diplomatique fuités. Elle révèle que le projet de barrage de Sombwe, qui doit servir à alimenter en électricité la ceinture de cuivre et de cobalt de la région, menace les forêts et les espèces d’animaux rares dans le parc national de l’Upemba.

De vastes étendues de forêts tropicales de zones arides pourraient être inondées pour former un réservoir d’une capacité susceptible d’atteindre le milliard de mètres cubes. Non seulement ce projet aurait un impact ravageur sur l’habitat vital de ces espèces du fait de l’inondation d’une partie du parc, mais il semble également enfreindre la loi congolaise sur la conservation de la nature.

Le parc national de l’Upemba, l’un des plus anciens parcs nationaux d’Afrique, est soumis depuis quelques années à de graves pressions. Des campagnes de braconnage s’y sont succédé, si bien que la survie de la faune sauvage locale « ne tient plus qu’à un fil », d’après les défenseurs de l’environnement. Les gardiens du parc ont fait l’objet d’attaques répétées et meurtrières de la part des milices Maï-Maï locales.

Le projet de barrage de Sombwe exacerbe encore ces pressions, et il pourrait constituer la plus importante menace environnementale qu’ait jamais connue le parc. La démarche proposée consistant à submerger les forêts pourrait aussi entraîner plus d’un million de tonnes d’émissions dangereuses de gaz à effet de serre et une perte de stockage de carbone, d’après une analyse réalisée pour Global Witness, et ce, alors que plusieurs engagements internationaux hautement médiatisés ont été pris pour stopper la déforestation.

Le barrage de Sombwe constitue un grand préjudice pour l’une des plus grandes aires protégées en RDC et les espèces animales et végétales rares qui s’y trouvent. Il risque aussi de priver certaines communautés riveraines, qui vit de la pêche, de leur activité principale. Les autorités congolaises devraient ordonner la cessation de ce projet. - Timothée Mbuya, Président de Justicia ASBL, RDC

Principales conclusions

  • Le barrage de Sombwe, en République démocratique du Congo, d’une puissance de 160 mégawatts, pourrait enfreindre la loi nationale sur la conservation de la nature car il se trouve à l’intérieur d’un parc national.
  • Le parc national de l’Upemba, qui est menacé par le barrage, abrite de nombreuses espèces rares dont des éléphants de savane et les derniers zèbres de RDC.
  • L’étude d’impact environnemental initiale relative au barrage contenait des « sérieuses failles », d’après une étude commanditée par l’UE aperçu par Global Witness.
  • Éric Monga, un homme d’affaires congolais dont la société Kipay Investments contrôle 49 % des parts du projet de barrage, a été mêlé à des transactions controversées avec la Banque centrale du Congo.
  • La compagnie qui vraisemblablement sera chargée de la construction du barrage, PowerChina, a précédemment reçu un soutien financier de la part de banques et de sociétés d’investissement internationaux majeurs dont China Construction Bank, Standard Chartered, Société Générale, BlackRock et Vanguard.
  • En submergeant de vastes étendues forestières, le barrage pourrait provoquer l’équivalent de 1,3 million de tonnes d’émissions de CO2 d’ici la fin du siècle – soit plus que les émissions engendrées si l’on incendiait trois millions de barils de pétrole.

Les risques environnementaux posés par l’hydroélectricité si certains critères ne sont pas respectés

Le projet est mené alors que des engagements très médiatisés ont récemment été pris en matière de déforestation, d’émissions et de biodiversité lors du sommet sur le climat de la COP26 au Royaume-Uni et de la Conférence de l’ONU sur la Biodiversité 2021 en Chine.

Si les barrages hydroélectriques sont largement considérés comme un moyen « écologique » de générer une énergie renouvelable, ils ne sont pas sans risque. Lorsque de vastes étendues de forêt doivent être submergées, cela peut entraîner l’émission de grandes quantités de méthane, un gaz à effet de serre dont les dommages sont 28 fois supérieurs à ceux du dioxyde de carbone.

Notre enquête révèle que pour respecter les engagements relatifs à la lutte contre la déforestation qu’elles ont pris à la COP26, les institutions financières doivent soumettre les projets qu’elles soutiennent à des contrôles appropriés afin de vérifier leurs impacts environnementaux, même si ces projets sont censés être « verts ».

Recommandations

Nous exhortons le constructeur du barrage, PowerChina, ainsi que les banques qui le financent à hauteur de milliards de dollars, à réclamer un examen du projet de Sombwe pour en évaluer les risques environnementaux. Plus spécifiquement :

  • PowerChina devrait immédiatement suspendre ses travaux sur le projet et se rapprocher de Kipay Investments pour identifier un site alternatif conforme à la législation congolaise ainsi que des pratiques optimales en matière de normes environnementales et sociales.
  • Les banques et les investisseurs qui entretiennent déjà des liens avec PowerChina – dont ICBC, China Construction Bank, Standard Chartered et Blackrock – devraient se rapprocher de PowerChina pour se pencher sur les préoccupations présentées dans ce rapport. Si PowerChina décidait de ne pas agir sur la base de ces informations, les banques devraient mener leurs propres travaux de diligence afin d’enquêter sur le projet – il s’agira notamment de rencontrer les organisations de la société civile préoccupées par le projet, les communautés riveraines et les représentants du parc national de l’Upemba.
  • Les autres organismes de financement qui envisagent de soutenir le projet ne devraient pas passer à l’acte tant que le site restera tel qu’il est proposé à l’heure actuelle.
  • Le gouvernement chinois devrait réfléchir à la possibilité de fournir au secteur financier des consignes plus claires sur la démarche à suivre pour soumettre les risques environnementaux et sociaux à une diligence raisonnée. Il faudrait notamment prévoir une révision de la réglementation applicable aux banques commerciales.
  • Le gouvernement congolais devrait réfléchir aux propositions concernant le choix d’un site hydroélectrique alternatif – notamment en évaluant les impacts environnementaux et sociaux éventuels des sites potentiels.
  • L’UE et les autres donateurs internationaux devraient continuer de faire part de leurs préoccupations relatives au barrage aux plus hauts échelons du gouvernement congolais et encourager la prise en compte de sites alternatifs à l’extérieur du parc national de l’Upemba.

Pour tenir leurs engagements relatifs à la lutte contre la déforestation, à la perte de biodiversité et à la réduction des émissions, les gouvernements devraient promouvoir des règles exigeant des établissements financiers qu’ils contrôlent de manière appropriée les impacts des projets et des entreprises qu’ils financent en matière d’environnement, de déforestation et de droits humains.

Cela leur permettrait de s’assurer qu’ils ne financent ou ne facilitent pas de projets susceptibles d’avoir un impact ravageur sur l’environnement, la biodiversité et le climat mondial, comme c’est le cas de la construction de barrages au sein de parcs nationaux.


Global Witness a contacté toutes les entreprises citées dans ce rapport. La réponse du PDG de Kipay Investments peut être lue ici. Aucune autre entreprise n'a répondu aux demandes de commentaires.

Preview image credit: H Vanleeuwe