Briefing / 1 Des. 2015

Exploitation de nos minerais

À la rencontre des hommes et des femmes qui travaillent dans les mines congolaises pour répondre à la demande insatiable d’étain, de tungstène, de tantale et d’or des entreprises internationales

Les noms des personnes interrogées ont été modifiés afin de protéger leur identité. 

La campagne de l’est du Congo porte les cicatrices de nombreuses mines d’étain, de tungstène, de tantale et d’or – des minerais précieux qui jouent un rôle essentiel dans la fabrication de produits tels que les téléphones portables, les voitures, les avions et les bijoux. 

Cela fait près de 20 ans que des groupes armés, y compris certaines sections de l’armée nationale congolaise, s’attaquent continuellement à ce commerce lucratif pour financer une guerre brutale dans l’est du Congo ; plus de 1,4 million d’individus ont ainsi été déplacés de leur domicile. 

Depuis quelques années, des initiatives internationales cherchent à stopper ce phénomène en demandant aux entreprises d’assumer leurs responsabilités par rapport aux événements qui se produisent le long de leurs chaînes d’approvisionnement en minerais. 

Mais ces efforts d’envergure internationale ne répondront aux attentes qu’à condition que les entreprises assument la responsabilité de l’intégralité de leur chaîne d’approvisionnement, y compris à l’égard des individus qui extraient les minerais du sol. 

Nous présentons ici les récits de personnes qui occupent le niveau le plus bas de la chaîne d’approvisionnement internationale en minerais. 

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Donatien Vuninguba, petit négociant en minerais dans l’est de la République démocratique du Congo, étale une petite quantité de tantale achetée à des mineurs locaux, connus sous le nom de creuseurs.

Plus d’une décennie d’études universitaires et de rapports a mis en évidence les liens entre le commerce des minerais de l’est du Congo et son conflit armé. 

Petit à petit, la manière dont les entreprises envisagent leur impact et leurs responsabilités commence à changer, comme les forces économiques qui favorisent ce conflit suscitent désormais une attention accrue. Il existe depuis cinq ans des outils qui permettent aux entreprises de gérer leurs chaînes d’approvisionnement de manière responsable. Ainsi, le Guide de l’OECD sur le devoir de diligence a été élaboré en 2010 pour aider les entreprises à encourager la transparence des chaînes d’approvisionnement et à s’assurer que leurs achats ne financent ni le conflit, ni les atteintes aux droits humains. Ce Guide leur permet de continuer à s’approvisionner en minerais de manière responsable depuis des régions à haut risque comme le Congo.

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Deogratias Mulumeoderhwa, membre d’un comité de suivi d’un site minier local à Nzibira, en territoire de Walungu, explique la façon dont les nouvelles législations et directives internationales peuvent aider les creuseurs : 

« Les législations des États-Unis et de l’UE sont une bonne chose car lorsque les minerais passent par des voies légales, ils ne peuvent plus être [considérés] comme des minerais du conflit puisque tout est transparent. Nous voyons à qui appartiennent les sites, où les minerais sont transportés, jusqu’aux grandes maisons qui les vendent. Nous voulons que la chaîne d’approvisionnement soit correctement contrôlée pour qu’elle ne profite plus aux seigneurs de guerre et aux autres personnes qui font la guerre à la population. » 

Depuis 2012, Deogratias organise des programmes qui visent notamment à apprendre aux creuseurs, au personnel militaire en poste au niveau local et aux autres membres des communautés minières que les militaires n’ont plus le droit d’entrer dans les sites miniers. C’est ce genre d’initiatives, menées tout en bas de la chaîne d’approvisionnement, qui peut contribuer à favoriser un approvisionnement plus responsable. 

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La surveillance accrue de ce secteur par des acteurs internationaux a donné à la société civile locale des possibilités d’améliorer les conditions de travail dans les sites miniers. Noëlla et Romance, membres d’un comité de femmes basé en territoire de Mwenga, travaillent depuis 2011 sur l’amélioration des conditions de travail des femmes employées aux abords des mines de coltan et d’étain :

« [Avant que nous ne commencions] les femmes devaient porter des paniers pleins de sable, de cailloux et de pierres… et les femmes enceintes gardaient leurs enfants à côté d’elles lorsqu’elles concassaient les roches. Ce travail entraînait beaucoup de maladies. Au lieu d’aller à l’école, [les enfants] passaient toute la journée à travailler à la mine pour gagner de l’argent. 

Nous avons donc décidé de faire pression sur les autorités locales et leurs conseillers. Nous avons réalisé une étude sur la violence dans les mines et constaté l’existence de problématiques telles que la violence sexuelle, la main-d’œuvre forcée, les mariages forcés et le non-paiement [des femmes]. Les militaires ou les hommes armés ne sont pas sur place – avant, ils y étaient. Aujourd’hui, les choses ont changé pour les femmes dans les mines…Nous encourageons les femmes à travailler ensemble, en solidarité les unes avec les autres, et à former des mutuelles [sociétés coopératives]. »

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Les initiatives visant à changer le mode de fonctionnement des chaînes d’approvisionnement congolaises ont généré des possibilités de réforme, mais elles n’ont pas été sans problème. La conjugaison de plusieurs phénomènes, à savoir l’interdiction d’exploitation des mines décrétée par le Président congolais en 2010 pour une durée de six mois, l’interprétation trop rigide par certains groupes du secteur des nouvelles législations et normes régissant les chaînes d’approvisionnement et une perte de confiance du marché, a gravement affecté certaines communautés vivant de l’exploitation de l’étain, du tantale et du tungstène. Bien que les chiffres officiels des exportations de minerais soient désormais en hausse, la décision de certaines entreprises de cesser d’acheter des minerais en provenance de l’est du Congo a fait perdre leur emploi à certains creuseurs artisanaux.

Espoir, creuseur dans une mine d’étain et de tungstène en territoire de Walungu, a déclaré :

« Le Président a suspendu l’exploitation des mines ; avant cela, il y avait beaucoup d’acheteurs. Depuis, le prix a beaucoup chuté et il n’y a pratiquement plus d’acheteurs. Avant l’interdiction, il fallait compter 5 dollars US à la mine pour un kilo de cassitérite. Maintenant, cela peut descendre jusqu’à 1,50 dollar. De nombreux creuseurs sont partis travailler dans les mines d’or. » 

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Les réformes internationales et nationales des chaînes d’approvisionnement ont un impact favorable sur certains creuseurs, mais nombre d’entre eux, ainsi que leurs familles, restent confrontés à des défis quotidiens liés au pillage armé des minerais. Un creuseur d’étain qui a demandé à rester anonyme décrit l’attaque qu’il a vécue dans une mine d’étain en territoire de Mwenga en mars 2015 :

« L’attaque a eu lieu parce que deux groupes [armés] sont en conflit concernant la succession au trône [local]. Ils sont venus et ils ont encerclé le campement et se sont mis à tirer. [Après l’attaque] [ils] nous ont regroupés parce qu’ils avaient déjà pris toutes nos affaires… notre étain, nos habits, nos panneaux solaires, notre nourriture. Nous avons dû emporter les biens pillés jusqu’à un endroit dans la forêt. Nous avons marché une journée entière. Ils ont tout pris. J’avais 300 kilos d’étain chez moi, il m’avait fallu deux mois pour l’amasser [et ils l’ont pris]. J’ai beaucoup de peine parce que j’ai travaillé deux mois et maintenant ma famille ne va rien avoir. »

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Qu’il s’agisse de chefs militaires ou d’hommes de troupe, des membres de l’armée s’attaquent illégalement au commerce des minerais, et ce, en toute impunité. De nombreux creuseurs vivent dans la peur de se faire attaquer par les hommes qui sont justement censés les protéger. Charles, creuseur d’or de Mwenga, affirme : 

« J’ai été attaqué par des hommes armés qui m’ont donné des coups de couteau aux jambes. Ils m’ont coupé ici et ici [il montre le haut de ses cuisses]. Je dormais dans mon lit quand les hommes sont arrivés – ils ont forcé la porte. Ils ont tout pris – tout ce que je possédais. C’étaient des militaires, ils étaient en tenue militaire et ils portaient tous les quatre un fusil. Dès qu’ils sont arrivés, ils m’ont attaqué – ils m’ont coupé – alors je suis resté allongé en criant. Je n’ai pas vu leurs visages. Le tout a duré environ une heure. Après, je suis allé à l’hôpital. J’y suis resté un mois et demi. »

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Sur certains sites, les creuseurs artisanaux sont forcés de verser des taxes illégales aux membres de l’armée d’État et aux groupes armés. Des chefs locaux et des représentants des organes miniers du gouvernement local réclament eux aussi des paiements occultes. Ces taxes sont illégales et elles réduisent encore davantage les revenus souvent maigres des creuseurs. Le responsable d’une équipe de 60 creuseurs d’or, qui a demandé à rester anonyme, explique :

« Nos militaires taxent effectivement les creuseurs d’or. Ils viennent réclamer leur part de ce que nous trouvons dans la rivière. Ceux qui travaillent ici souffrent réellement. Certains se retrouvent avec une hernie. Ils passent toute la journée dans la rivière puis les militaires arrivent et réclament de l’argent, et si vous n’en avez pas, ils vous empêchent de continuer à travailler. Ils disent : “Nous assurons votre sécurité alors donnez-nous un gramme d’or.” Nous payons des taxes à l’État mais les militaires nous en prennent aussi. Si on ne paie pas, cela devient un gros problème. Les militaires nous demandent de payer chaque mois. En mars 2015, j’ai dû payer 1 gramme d’or, la même chose en février. »

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John représente tous les creuseurs d’or de Lugushwa. Il explique que les attaques armées ont provoqué une insécurité dans la région, ce qui a affecté les affaires. « À cause de l’insécurité, certains [des négociants] sont partis. Douze maisons de négoce de l’or ne fonctionnent plus du fait de l’insécurité. Il y a quelques mois [en 2015], il y a eu un incident à la maison [de négoce d’or] de Claude. Les ‘militaires’ sont entrés dans sa maison [de négoce] vers deux heures du matin. Ils ont ligoté le responsable et lui ont demandé de leur remettre tout ce qu’il avait. Il y a eu des coups de feu. Le responsable a été obligé de leur montrer où était caché l’argent. Ils ont tout pris et ils sont repartis. Le 26 février, pendant la nuit, ils sont venus dans ma maison de négoce. Ils ont pris 1 850 000 francs [environ 1 900 dollars US] et 48 grammes d’or. Après moi, ça a été le tour de trois autres maisons de négoce d’or. Les militaires sont censés assurer notre sécurité mais ce n’est pas le cas. » 

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Même les creuseurs des nombreuses mines de l’est du Congo qui ne font pas l’objet d’un contrôle armé travaillent souvent dans des conditions extrêmement difficiles, pendant de longues heures, avec des recettes dérisoires et imprévisibles et sans bénéficier d’outils adéquats ou d’équipement de protection. Chaque année, de nombreux creuseurs meurent dans des accidents autours des sites miniers ou lors d’éboulements de puits de mine.

Un creuseur qui souhaite rester anonyme explique : « La vie est vraiment dure. Ici [dans les mines], les gens travaillent mais ils ne sentent pas le goût de l’argent. Il y a beaucoup de harcèlement [de la part d’agents de l’État]… Il y a tellement de taxes, il y a des voleurs armés… C’est pour cela que la vie ici n’est pas bonne. »

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Les creuseurs artisanaux sont sensibles aux fluctuations des cours des marchés locaux et internationaux. Nombre de ceux que Global Witness a interrogés se disent à la merci du marché et déplorent que les profits dégagés de la vente ou de l’exportation des minerais qu’ils extraient ne bénéficient pas à leurs propres communautés. 

Mushagalusa Alfonse, qui travaille à la mine d’étain de Muhinga, en territoire de Walungu, décrit son expérience :

« En avril 2015, le prix a chuté, atteignant 4 dollars US par kilo. Je ne sais pas pourquoi le prix baisse – c’est le négociant qui fixe le prix. Je commence tous les jours à 8 heures et je termine vers les 4 ou 5 heures de l’après-midi. Il y a des semaines entières où je ne trouve rien, et d’autres semaines où je gagne de l’argent. En ce moment, je ne gagne pas d’argent parce que le prix a baissé. On nous a promis que notre vie changerait parce qu’il y aurait un prix stable. Mais maintenant nous sommes très déçus. Depuis la chute des prix, de nombreuses personnes ont été découragées et sont parties travailler dans des mines d’or. »

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Les creuseurs des sites où des réformes sont en cours continuent d’évoquer le bas prix qu’ils touchent pour leurs minerais. Il est impératif que des mesures supplémentaires soient prises pour que les creuseurs bénéficient eux-mêmes des réformes des chaînes d’approvisionnement, et notamment qu’ils perçoivent des salaires équitables. Un creuseur anonyme (non photographié) d’un site où l’ITRI (International Tin Research Institute) dirige un programme de mise en sacs des minerais, d’étiquetage et de diligence raisonnable, explique : 

« Depuis que nous avons l’étiquetage, les négociants se sont mis à imposer les prix, parce qu’ils savent que les creuseurs ne peuvent plus rentrer avec leur marchandise et la vendre ailleurs. Ce sont les négociants et les chefs qui gagnent de l’argent parce que ce sont eux qui imposent les prix. Lors de la campagne de sensibilisation, sur l’étiquetage, on nous a dit que les creuseurs bénéficieraient de ces changements. On nous a promis un bon prix, et que de l’argent irait à la communauté pour construire des écoles. Les promesses ne se sont pas encore matérialisées. »

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Dans le but de protéger les droits des mineurs, le gouvernement congolais a décrété que tous les creuseurs artisanaux du Congo devaient obligatoirement être membres d’une coopérative. Mais les creuseurs interrogés par Global Witness affirment n’avoir souvent rien reçu en contrepartie de la cotisation qu’ils ont dû payer. Un creuseur de la mine de Mwenga a ainsi déclaré : 

« Ici il faut être membre d’une coopérative. L’adhésion coûte 10 dollars US, après quoi il faut verser tous les mois un dollar de cotisation. Mais… même avec la coopérative, c’est toujours à moi de trouver mon acheteur. Et c’est l’acheteur [qui] me fournit les outils dont j’ai besoin, pas la coopérative. À ce jour, la coopérative n’a rien apporté aux creuseurs. » 

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Tandis que croît l’appétit mondial pour les appareils électroniques, les machines et les biens de consommation, la demande de minerais provenant de pays comme le Congo est susceptible de rester élevée. Bien que certaines entreprises commencent timidement à assumer une plus grande responsabilité à l’égard du mode de fonctionnement de leurs chaînes d’approvisionnement et de ce qui se passe tout au long de ces chaînes, la vitesse et l’envergure des développements internationaux contrastent fortement avec l’allure du changement sur le terrain dans l’est du Congo. 

Les entreprises devraient s’approvisionner – de manière responsable – en minerais du Congo, mais il est urgent de modifier les modalités. La richesse minière de l’est du Congo devrait d’abord bénéficier à ceux qui vivent et travaillent au sein des communautés minières artisanales. Par ailleurs, chaque entreprise de chaque chaîne d’approvisionnement en minerais – depuis les grandes marques jusqu’aux petits négociants, aux fonderies et aux affineries présents tout au long de la voie qu’empruntent les minerais congolais – doit assumer la responsabilité de l’impact de ses activités à chaque étape de cette chaîne.